Coach de l’ombre -3-

Joanne Fontana

L'interview de Christian Levrat

 

Pour la première de mes anecdotes, c’est en tant que papa d’enfants qui font du vélo que je vais parler. Avant de faire du cyclisme, mes enfants faisaient du football et ça, c’est un sport qui a plein d’avantages : pas de matériel à transporter, les transports peuvent souvent être organisés par les clubs et la seule question que l’on se pose est est-ce qu’il fait assez beau pour aller encourager au bord du terrain, accompagné d’une bière et de copains. Le vélo, ce n’est pas pareil. C’est le dimanche matin à pas d’heure car il faut être sur place tôt pout la reconnaissance, dans des endroits un peu perdus ainsi qu’avec tout un matériel à charger. J’ai assez vite compris qu’attendre dans la zone d’arrivée pendant des heures un dimanche matin risquait de m’énerver un peu, donc j’ai pris la décision de m’inscrire moi aussi aux courses dans les catégories populaires. Je faisais mon petit tour que je voyais comme un entraînement et quand je trouvais de jolis endroits où m’arrêter, j’en profitais pour encourager et éventuellement ravitailler. Un jour, après mon petit tour personnel lors d’une Elsa Bike à Estayaver-le-Lac, je me suis arrêté pour attendre le passage de ma fille. Le grand classique dans ce genre de situation, ce sont les petites moqueries des gens : je suis quelqu’un de plus ou moins connu dans le canton et lorsqu’on me reconnait, alors que je fais ma course en m’arrêtant pour encourager les coureurs, on me traite de gros fainéant. Donc je subissais un peu ces remarques jusqu’au moment où la catégorie dans laquelle roulait ma fille a commencé à passer devant moi. Je voyais ses copines, les autres de la catégorie, … Mais pas ma fille. Je me suis dit qu’il devait s’être passé quelque chose, je suis donc revenu vers le départ de la course où je l’ai récupéré de mauvaise humeur : elle avait crevé des deux pneus à 400 m à peine après le départ, il y avait de quoi être frustrés ! Mais ce genre de casse arrive plutôt fréquemment, notamment en VTT. Vous faites des efforts pour conduire vos enfants dans des coins improbables de la Suisse et tout peut s’arrêter aussi vite que cela a commencé. Il n’y a pas uniquement ce côté du VTT qui est regrettable, et cela vaut finalement pour tous types de cyclisme, mais je souhaite profiter de la parole qui m’est donnée pour revenir sur quelque chose qui me dérange beaucoup. Je me suis un jour retrouvé dans une situation où durant une course que je faisais à ma manière - plutôt tranquille -, j’ai trouvé une copine de ma fille couchée dans un pré en pleine crise d’asthme. Cela faisait un bon quart d’heure qu’elle était seule à faire sa crise alors que des centaines de personnes étaient passées devant elle, mais ces dernières étaient bien plus préoccupées par leur temps de course que part la santé de cette enfant. J’ai toujours été navré de voir que certaines personnes, lorsqu’elles ont un dossard sur le ventre, perdent la moitié de leur cerveau. C’est vraiment quelque chose d’impressionnant, et pas dans le sens positif du terme.

 

Avant d’être un coach de l’ombre, je suis aussi un spectateur de courses de vélo de manière générale. Ces dernières années je n’ai pas pu réitérer l’expérience mais j’adorais aller voir le Tour de France et particulièrement lors des étapes de cols et de montagnes comme le Galibier, le Mercantour ou la Madeleine par exemple. En règle générale, nous étions trois adultes, une dizaine d’enfants et partions tous ensemble en camping et j’ai toujours trouvé ces moments géniaux. La folie du passage du tour de France, c’est 40'000 personnes installées dans le col du Galibier : c’est un nuage de sauterelles qui s’abat sur la montagne. L’étape la plus spectaculaire qu’il m’ait été donnée de voir était au lendemain d’un contre-la-montre à Val d’Isère. A la suite de cette épreuve, nous étions remontés au Galibier pour y camper et attendre les coureurs jusqu’au jour suivant, or pendant la nuit, il est tombé environ 70 cm de neige. Toute la route était entièrement recouverte et les coureurs, c’est dans leurs voitures que nous les avons vu passer ! En ce qui nous concerne, la crise n’était pas trop grave : nous les avions déjà vus la veille à Val d’Isère, cet imprévu ne nous a pas empêché de faire nos grillades sous les flocons. Cependant, je n’en dirai pas autant pour le groupe de Belges qui avait pris congé et roulé toute la nuit uniquement pour ce passage du Galibier… Ils ont littéralement pété un plomb. Prudhomme dirigeait le tour à cette époque, et le groupe a pris d’assaut sa voiture en la secouant hystériquement avec l’espoir de le faire sortir. Puis, une fois lassés de secouer le véhicule, ces Belges ont tout simplement pris le chemin du retour, car tous travaillaient le lendemain. Cette histoire raconte bien l’ambiance totalement déraisonnée et déraisonnable du Tour de France mais toute cette hystérie, cette ambiance de fête et cette tendance à braver tous les interdits le temps de quelques jours a quelque chose de fabuleux. Ces moments sont mes plus beaux souvenirs de vélo.

 

Adrien1_Coach de l’ombre
Adrien3_Coach de l’ombre
Adrien2_Coach de l’ombre